[EXTRAITS] Est-ce que c’était mieux auparavant ?

Article : [EXTRAITS] Est-ce que c’était mieux auparavant ?
2 novembre 2020

[EXTRAITS] Est-ce que c’était mieux auparavant ?

Je viens de tomber sur un manuscrit que j’avais rédigé en novembre 2014 (je ne connaissais pas encore mon ami Pierre La Paix Ndamè),et qui ressemble étrangement à une comparaison entre les générations.
En voici quelques extraits.

« Il y avait aussi ces savants des carrefours, ces Sabitous qui savent tout sur tout, et qui n’ont jamais cinq francs CFA dans leur poche, mais qui te disent comment le pays fonctionnait sous Ahidjo, comment toutes nos ruelles étaient bien éclairées, comment les salaires étaient versés à temps, comment le pays n’avait même pas besoin de l’argent du FMI ni de la Banque Mondiale, comment il y avait la rigueur et la moralisation au sein de notre gouvernement, d’abord même qu’il n’y avait pas une pléthore de ministères inutiles comme c’est le cas actuellement, et que les machins-là qu’on entend aujourd’hui qu’un ministron a détourné des milliards de francs CFA à lui tout seul, auparavant cela n’existait pas.

Ils te disent comment les sociétés d’Etat naissaient de jour en jour, et que la privatisation on ne connaissait pas encore, et qu’il y avait effectivement le plein-emploi, et que les Camerounais ne rêvaient jamais de partir s’installer à l’étranger à cette époque-là, puisque même les pays asiatiques nous enviaient et nous admiraient ; ils ajoutent que c’est le Blanc qui est venu pour nous assimiler et nous rendre aussi cupides et surtout paresseux…
Ils racontent comment le football d’aujourd’hui ce n’est plus le vrai football, parce que dans leur temps les gens allaient voir les matches du championnat national dans les stades, et ces stades-là ils étaient remplis comme pas possible, surtout quand il y avait des duels tels que Canon-Tonnerre, Racing-Panthère, Union-Caïman , Oryx-Léopard ; ils se souviennent comment est-ce qu’ils admiraient les joueurs vedettes comme des légendes vivantes, les Emana essuie-glace (le père d’Achille), qui effaçait ses adversaires au ralenti, les Beb Solo qui était en même temps couturier et footballeur, et dont on dit qu’il était aussi efficace avec son pied gauche que Diego Maradona en personne, c’est ce qu’on raconte, les Ndoumbè Léa, un libéro qui ne paniquait jamais et qui avait ses propres raccourcis sur le rectangle vert, les Bonaventure Njonkep alias Johnny Rep, qui était rapide et percutant comme un éclair, et qui a été élu meilleur joueur du championnat camerounais alors qu’il faisait encore la classe de Terminale, les Manga Onguéné et ses coups de tête imparables, les Jean-Paul Akono qu’on surnommait Magnusson parce qu’il était vraiment solide dans la défense, tout comme Théophile Abega était brillant et virevoltant dans les surfaces adverses, paix à son âme, et puis aussi les Louis-Paul Mfédé, mort dans l’indigence à Yaoundé, les Emmanuel Kundé, dont la vitesse du tir était supersonique, les Tataw Stéphane, capitaine courage pendant la Coupe du Monde 1990 et qui venait de décéder récemment, les Cyrille Makanaky qui ne marquait presque jamais avec les Lions, les Mbapenda de Racing de Bafoussam, formidable joueur, les Monkam Gilbert, surnommé « le roi du milieu de terrain », les Marc-Vivien Foé, mort pour la patrie sur le champ de bataille à Gerland en 2003, etc.
Ils étaient nombreux ces bons joueurs, elles étaient innombrables ces grandes étoiles, même si elles ne nous ont pas permis de remporter la première Coupe d’Afrique que nous avions organisée à domicile, en 1972, et que nous avons perdue en demi-finale face au Congo-Brazzaville, donc voilà !

Et puis nos Sabitous continuent sans s’arrêter, ils prophétisent que ce sont les enfants de Paul Biya qui nous ont saboté les mentalités, parce que dans le temps les enfants étaient invariablement obéissants et sérieux, ils étaient respectueux de leurs aînés, ils portaient encore des pantalons qui ne commençaient pas en plein milieu des fesses, ils avaient des coiffures académiques et orthodoxes, ils étaient pieux, et puis ils écoutaient surtout de la vraie bonne musique instrumentale, les Franco, les Zao, les Pépé Kallé et les Papa Wemba, les Eboa Lotin, les Dina Bell, les Sallé John, les Ben Decca, les Sam Fan Thomas, et cætera, pas comme les tambours de l’Afrique de l’Ouest qu’on nous envoie ici aujourd’hui, et qui sont davantage un mélange de bruits assourdissants et incohérents qu’une association de sonorités mélodieuses, c’est ce qu’ils nous disent.
Ils ajoutent qu’à leur époque quand tu envoyais un enfant il s’en allait en se dépêchant, en courant même, et cela même si l’argent de la commission ne suffisait pas, car à leur époque l’enfant de quelqu’un c’était l’enfant de tout le monde, et donc chacun pouvait le gronder et le bastonner s’il se comportait négativement, chacun pouvait le nourrir lorsqu’il avait faim, chacun pouvait le loger lorsqu’il crevait de froid ou bien de fatigue, donc c’était presque comme au Paradis ils te confirment…

Puis ils te racontent comment à leur époque ils étaient premiers de la classe avec vingt sur vingt de moyenne, et moi je me demande comment est-ce que ces gens-là étaient tous premiers de la classe, et surtout s’il y avait même des deuxièmes de la classe à leur époque, ou alors s’ils étaient tous des premiers ex-æquo, je ne sais pas, mais moi j’ai plutôt l’impression qu’ils étaient en réalité des derniers ex-æquo, mon cher lecteur, puisque je t’ai déjà dit que ce ne sont pas les personnages pittoresques et mythomanes qui manquent dans notre Cameroun-ci, à tel point que quand tu es normal tu deviens presque bizarre, je te dis la vérité.
Et pour tout te dire nous nous comprenons dans notre misère, nous nous confortons dans notre pauvreté mentale, et y en a même qui se plaisent dans ce désordre, y en a qui sont heureux dans ces malheurs, y en a qui supportent nos souffrances quotidiennes et incommensurables, et d’ailleurs quand tu les croises ils ont toujours le sourire sur les lèvres, il ont la banane, ils ont un moral gros comme les Caterpillar de notre Génie Militaire, et puis ils te serrent la main en te claquant les doigts, ils te disent que ça va aller, que c’est fort pour le moment mais bientôt ça va réellement aller, et alors là tu comprends que la vie est vraiment un cadeau extraordinaire.
Parce que dans notre pays-ci malgré la pauvreté il y a la vie, il y a la joie, il y a le bonheur, il y a surtout cette résignation irréductible que notre président nous a inoculée et qu’il appelle régulièrement la résilience… »


Ecclésiaste DEUDJUI, ce n’était pas mieux auparavant
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