[EXTRAITS] C’est à la fin que ça recommence

Article : [EXTRAITS] C’est à la fin que ça recommence
15 juin 2020

[EXTRAITS] C’est à la fin que ça recommence

Je viens de tomber sur un manuscrit que j’avais rédigé le 23 novembre 2014 (je ne connaissais pas encore mon ami Pierre La Paix Ndamè), et en vérité je m’interrogeais sur la signification de notre fin de vie.
Extraits.

« J’y avais souvent pensé, mais pas comme ça !
Je m’étais souvent dit que ça arriverait bien un jour, mais que ce serait différent. Et puis de toute façon, ça finit toujours par arriver…

C’est à la fin que tout recommence. On se revoit quand on était petit, quand on grandissait, et quand on aimait. C’est à la fin qu’on sait exactement ce qu’on aurait vraiment voulu, mais il est trop tard, et c’est à la fin qu’on se rend compte qu’il est déjà vraiment trop tard…

Mon prénom c’est Benjamin. Benjamin… Est-ce que ça aura encore un sens d’ici cinquante ans ? C’est comme une étiquette qu’on te colle dès que tu arrives à la naissance, et qu’on te retire immédiatement dès que tu meurs. C’est comme si c’était une marque, pardon, un marquage, qui avait une période de vie limitée.
En réalité c’est nous qui sommes limités, c’est notre existence qui a une date limite de péremption.

Moi j’ai toujours vécu dans l’insouciance, dans l’amusement. Et puis je les ai rencontrées. D’abord Victorine, puis Catherine, puis Mélanie. Elles m’ont quitté à tour de rôle, mais je les aime toujours. Je les aime encore.
Avec Victorine, j’ai eu trois enfants. Avec Catherine, quatre. Avec Mélanie, quatre également.
Je sais que ça fait un peu beaucoup, mais est-ce que c’est de ma faute ? Si j’étais resté avec Victorine, je me serais limité à trois gosses. Avec Catherine, à sept. Mais il y a eu Mélanie et il fallait aussi que je lui fasse des enfants…

Je l’ai dit, c’est à la fin que ça commence ! Que tout recommence. Qu’on regrette les péchés qu’on n’a pas commis, et qu’on pardonne vraiment à ceux qui nous ont offensés, comme dans la prière. C’est à la fin qu’on sait exactement ceux qu’on a vraiment aimés, et qu’on essaie de faire le premier bilan de sa vie.

La mienne a été droite, longue, triste. Et joyeuse aussi. Je me suis amusé comme nul autre ne pouvait. J’ai joué de la séduction, j’ai joué de l’humour, j’ai joué de la concupiscence. J’appelais cela « croquer dans la vie ». Je ne voulais pas, mais alors pas du tout, avoir un seul regret sur mon lit de grabataire.
Et je pense que j’ai réussi.

Ma vie a été triste aussi. J’ai connu les affres de la guerre ethnique, c’était dans les années 60’ et les années 1970’. C’est avec ma mère qu’on allait se cacher dans les grottes de notre village, pour échapper aux massacres communautaires qui étaient perpétrés par les colonisateurs…
Ma vie a été triste aussi. Je n’ai jamais connu mon père. Quand il est mort avant ma naissance, ma mère est partie se remarier avec un autre type qui appartenait à la chefferie, qui l’aimait, mais qui ne m’aimait pas.

J’ai aussi travaillé dur. Disons même durement. On m’a colonisé, on m’a appris que mes ancêtres étaient des Gaulois, on m’a rendu la peau rude et même rugueuse.
Mais ce n’est pas grave, je n’en veux à personne. J’ai passé la force d’avoir le sentiment de haïr. J’ai passé l’âge d’avoir la force d’avoir le sentiment de haïr…

C’est à la fin que ça recommence. Il y a l’un de mes fils, Albert, qui me rend souvent visite. Il est vraiment adorable. On a passé son adolescence à se chamailler et à se disputer, et aujourd’hui je regrette toutes ces belles années perdues…
Albert, il est adorable. Quand il était petit, il disait qu’il voulait devenir comme moi. Et je lui disais non, qu’il ne sera jamais comme moi parce que lui au moins il a connu son père. Et il me disait que non, que ça ne voulait rien dire. Qu’il essaierait d’exercer mon métier de débrouillard, et qu’il me ressemblerait. Qu’il apprendrait à être calme, à accepter les circonstances de la vie, et à aimer ses enfants comme je lui montrais combien j’aimais tellement les miens…
Il n’avait même pas encore quatorze ans !

Aujourd’hui j’ai envie de les appeler tous, et de les rassembler. Et de les embrasser. J’ai envie de leur parler mais ils ne sont pas là. Ça fait longtemps qu’ils ont décidé de vivre leur propre vie, et c’est normal, parce que dans la vie on ne naît que pour vivre sa propre vie à soi-même…
Je sais qu’un jour ils viendront à mon enterrement, ainsi que leurs mères, et qu’ils parleront de moi à l’imparfait de l’indicatif. Mais je sais qu’ils ne sauront jamais à quel point je les ai vraiment aimés, tous. Toutes.

C’est à la fin que ça commence, et je sens déjà que c’est ma fin. Je vais partir digne, je ne regrette rien. On regrette quand on est mort ! Tous les problèmes que j’ai connus dans cette vie-ci, c’était normal, parce que ma mère me disait toujours que les problèmes c’est pour les hommes. Que le truc, c’était de réussir à les surmonter, et d’apprendre à vivre avec. Qu’on devait aimer les gens du mieux qu’on pouvait, mais que jamais les gens ne nous aimeraient autant qu’ils s’aimaient d’abord eux-mêmes.
Que ce n’était pas normal ni anormal, mais que c’était juste la vie !

C’est à la fin que tout commence, c’est à la fin que ça recommence. C’est toujours comme ça que ça se passe. En une seconde, on perd tout ce qu’on a connu. Tous ceux qu’on a connus. Et on ne sait même pas où on s’en va. Mais on se sent fort, on se sent courageux, on se sent prêt. On a envie de dire une seule chose à ceux qui restent, c’est qu’ils doivent faire très attention à ne surtout pas rater le début de leur vie… »


Ecclésiaste DEUDJUI, lavons-nous les mains
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Commentaires

JOHNSON MAPPE PROMISE
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I like it. Ainsi va la vie n'oublie pas de m'ajouter parmi tes enfants désormais

Ecclésiaste Deudjui
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tu en fais déjà partie Promise :-)