Revoir le pont de la Sanaga et mourir…

J’avais quitté Edéa en 1997 lorsque je venais d’avoir quinze ans. Et il fallait que je retourne sur les lieux de mon enfance avant de mourir…

 

Ecclésiaste Deudjui au lycée bilingue d'Edéa

Je suis retourné visiter le lycée bilingue d’Edéa, où j’ai fréquenté entre 1993 et 1997. Crédit: Ecclésiaste Deudjui /CC-BY

 

Revoir le quartier Mbanda

Je suis retourné sur les lieux de mon enfance, dans le quartier Mbanda où j’avais vécu de 1990 à 1997. Mais malheureusement tout a changé. Le quartier est devenu tellement silencieux, certaines maisons sont devenues des broussailles et la plupart des habitants que j’avais connus ont déjà quasiment disparu !

Je suis retourné devant la maison de mon enfance. J’ai retrouvé notre portail, notre véranda et notre jardin… 22 ans après ! Je suis aussi parti vers le stade de football que l’on appelait « Le camp ». Il est toujours là. Et puis j’ai visité la maison de papa Nkouatchang (il était décédé), j’ai visité le bar de M. Maki (il était décédé lui aussi) et j’ai regardé la villa de monsieur Bellè Moundourou qui est complètement tombée dans le délabrement depuis qu’il était décédé…

Je suis enfin retourné dans la vieille cabane d’une vieille grand-mère qui vendait de la pâte frite au quartier lorsque nous étions tout petits, et que nous appelions affectueusement « Mama Bons Beignets ».

 

Revoir mon école primaire

J’ai fréquenté à l’école publique de Mbanda-Bissèkè entre 1990 et 1993. Du CE2 au CM2. Et quand je suis retourné sur les lieux de mon école primaire, je me suis rappelé comment on jouait au football dans la vaste cour de récréation. Comment j’avais une camarade de classe qui était handicapée et boîteuse. Comment je m’asseyais régulièrement au bord de la fenêtre, et tandis que notre maître parlait moi j’étais inconsciemment en train de m’interroger sur le sens ou le non-sens de notre existence…

Je suis aussi retourné au lycée bilingue d’Edéa, où j’ai fréquenté entre 1993 et 1997. À l’époque ce lycée avait la meilleure équipe de handball de tout le département. À l’époque mon père partait souvent nous y déposer en voiture. À l’époque il y avait une femme qui vendait de gros lefombos avec du jus naturel pendant la récréation, et nous ingurgitions ces beignets-là avec une telle délectation…

C’est au lycée bilingue d’Edéa que j’ai fréquenté avec Régis Talla, Ken Nyobè Ange-Edouard, Nzidjouo Clovis Dubois alias « Cocorico », Xavier Mbotè, Goued Claude Yannick Samuel, Cyrille Mananga, Junior Matig, Ndjiki Anne-Marie (j’étais follement amoureux d’elle), Meyo Onana Armelle Babette, Nguimbous Paule Mado, Soulemanou Hamoa et beaucoup d’autres personnes encore. C’est là-bas que j’avais un brillant professeur de mathématiques qui s’appelait monsieur Tedga. C’est là-bas que j’ai pratiqué le théâtre avec monsieur Bayigbedeg qui était en même temps mon professeur de langue française. C’est là-bas que j’avais commencé à interpréter Michael Jackson durant les kermesses. C’est au lycée bilingue d’Edéa que j’avais commencé à forger mon adolescence, et il fallait inéluctablement que j’y retourne au moins une fois avant de mourir !

 

Les amis de mon enfance Vieux Dissongo et Aimé Ntamack

J’ai retrouvé des amis de mon enfance. Vieux Dissongo (à gauche) et Aimé Ntamack. Crédit: Ecclésiaste Deudjui /CC-BY

 

Retrouver mes amis d’enfance

J’ai aussi revu Aimé Ntamack dans le quartier de mon enfance, à Mbanda. J’ai un peu parlé avec Laure Nkouatchang qui était une fillette auparavant mais qui est devenue aujourd’hui une mère de plusieurs enfants. J’ai rencontré Vieux Dissongo dans la maison où il a grandi, et c’est lui qui m’a informé que son petit-frère Merci était parti s’installer définitivement aux États-Unis…

Les autres, ils sont tous morts pour la plupart : Régis Talla,  Prisca dans un accident de la circulation, Ngan Yves, Mama Julienne qui était la mère de mes amis, TBC, Rambo, Mr Malép, etc. Certaines connaissances ont disparu dans la nature et je suis presque certain que je ne les reverrai plus jamais. Ceux qui sont encore vivants ont sérieusement vieilli, comme Vieux. Pourtant à l’époque c’est lui qui nous emmenait au vidéo-club en ville, lorsqu’il avait un peu d’argent. C’est lui qui nous protégeait lorsque des étrangers voulaient s’attaquer à nous. C’est avec lui qu’on simulait le jeu de football avec des capsules de bière. C’est lui qui nous procurait parfois à manger, lorsque nous lui disions que nous désirions spécialement du pain chargé avec du chocolat… Tsuip !

Et je n’ai presque reconnu personne dans le quartier parce que je n’ai pas revu mes amis Mahop, Nwaha Parfait, Nlend Jean-Ruben, Beaufort, Gary Kelly, Jusquart, Kadhafi, Florence, Laurentine, Ferdinand, Mimbili Stevenson, Nathalie, Maxime Akamba, Thierry Ngoss, Nadège Assongmo, Janvion, Duplex, Ndjapat, Giovanni, Tchatat, Pendolan, Nanou Koumiss, Maki Fils Emmanuel, Kouakou, Henri Bellè, les nombreuses filles de la famille Pombè, etc.

 

Repartir…

Et je suis reparti sur le pont de la Sanaga, avant de mourir. Parce que c’était un pont que nous observions de loin, lorsque nous étions encore tout petits. C’était la carte postale de la ville d’Edéa. C’était en même temps un miroir et un mirage. C’était un pont qui me faisait tellement peur à l’époque et qui me fascinait en même temps…

Je suis reparti de là ! En revoyant le Cabanon, ce snack-bar où je fuyais la maison pour venir me cacher et regarder quelques matches de Champions League. J’ai aussi revu Ciné-Ration qui était notre salle de cinéma à l’époque, mais qui aujourd’hui est devenu un repère de prostituées. J’ai revisité la boutique où j’achetais le magazine Onze Mondial et grâce auquel je suis tombé amoureux de l’écriture la littérature. Et enfin j’ai parcouru le hangar du marché où on organisait nos bals de jeunesse, j’ai repéré l’ancien bureau de mon père puisqu’il travaillait à la Sonel, et je me suis rendu au club de Nanbudo où ma maman nous avait inscrits lorsque je venais d’avoir treize ans.

Je suis nostalgique.

Pierre La Paix m’a filmé devant le pont de la Sanaga et ensuite j’ai décidé de repartir…

 

Ecclésiaste Deudjui à Edéa avec le magazine Onze Mondial

Dans la cour de notre maison, à Edéa, avec le magazine Onze Mondial. Année: 1996 Crédit: Anonyme /CC0

 

Revenir sur le pont de la Sanaga avant de mourir…

J’étais arrivé à Edéa le 8 juin 1990 et j’en suis reparti le 17 juin 1997, lorsque je venais d’avoir mes quinze ans. Donc il fallait que je retourne sur les lieux de mon enfance avant qu’il ne soit trop tard…

 

Revoir le quartier Mbanda avant de mourir ! C’était une promesse que je m’étais faite il y a bientôt dix ans, et désormais je crois que je peux vous dire adieu sans ne plus jamais rien regretter.

Revoir mon école primaire et mon lycée avant de mourir ! Car c’est là-bas que j’ai passé les plus belles années de mon adolescence, et c’est là-bas que je suis probablement devenu l’homme que je suis aujourd’hui.

Retrouver mes premiers amis avant de disparaître, puisque beaucoup parmi eux ont déjà commencé à nous devancer petit-à-petit…

 

Parce que quand je suis arrivé à Edéa la semaine dernière, je me suis retrouvé devant un spectacle de désolation et de dégradation indescriptible. Et j’ai compris comment le temps il avance, et j’ai compris comment il ne retournera jamais en arrière. Et j’ai compris que nous sommes collectivement en train de vieillir. Et j’ai compris que bientôt nous serons finalement tous morts. Et j’ai subitement pensé à vous tous, lecteurs, parce qu’il fallait absolument que je vous parle de la merveilleuse enfance que j’avais vécue là-bas à Edéa avant de mourir…

 

Ecclésiaste DEUDJUI, j’ai revu Edéa

WhatsApp: (+237) 696.469.637

Tous mes articles sur http://achouka.mondoblog.org

2 réflexions au sujet de « Revoir le pont de la Sanaga et mourir… »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.