Bienvenue dans le Cameroun parallèle

La première fois que je suis allé chez un dentiste, c’était derrière les marécages ! Le type m’a fait asseoir sur une vieille branche qui était déjà rongée par la moisissure, puis il a enfoncé ses deux tournevis rouillés à l’intérieur de mes gencives supérieures… Tsuip !

Et ensuite il m’a promis que j’allais bientôt obtenir la guérison parallèle.

 

rue détériorées au Cameroun

Il n’y a pas de routes dans les sous-quartiers. Crédit: Ecclésiaste Deudjui

 

Il y a la santé parallèle

Puisque j’ai commencé par mes gencives, disons que c’était la première fois que j’avais décidé d’aller consulter un chirurgien. Mais avant de prendre cette décision, j’avais déjà pris les analgésiques calmants pour mes dents-là jusqu’ààààààà… Jusqu’à Pierre La Paix m’avait (pré)dit que ma carie allait finir par se guérir toute seule !

Bref, au Cameroun il y a aussi la médecine parallèle. Il y a la thérapeutique parallèle. Il y a également la santé parallèle, et ça commence souvent par le bouche-à-oreilles pour se terminer avec quelques superstitions…

Il y a l’automédication et la pharmacologie parallèles. Parce que quand quelqu’un n’a pas d’argent pour aller se faire ausculter normalement, il préfère plutôt ramasser ses faux médicaments chez le docta de son sous-quartier (ça coûte moins cher que votre pharmacie). Il préfère lui-même visualiser l’échographie de sa titulaire. Il préfère confier les éventuels avortements de sa copine à son meilleur marabout. Il préfère aller derrière les marécages lorsqu’il aura envie de rencontrer un chirurgien-dentiste…

 

Il y a la mode parallèle

Vous pensez que les jolies filles camerounaises s’habillent avec quoi ? Hein ? Vous pensez que c’est tout le monde qui connaît Gucci, Zara, Yves Saint-Laurent et que sais-je encore ?

Non-non, nous aussi nous avons notre mode en parallèle. Car dès que la nuit tombe, il y a des jeunes gars qui vont venir vendre les habits des filles, et il y a des jeunes filles qui vont venir vendre les habits des garçons (je n’ai jamais compris cette histoire). Et lorsque tu vas t’asseoir dans n’importe quel bar, il y aura des commerçants ambulants qui vont venir te proposer des vêtements et des accessoires pour tes enfants jusqu’ààààààà…

Bref, tu peux obtenir un parfum de très-très mauvaise qualité si tu veux. On vend ça partout ! Car on sait que beaucoup de Camerounais sont des pauvrards. On vend même déjà les fausses montres. On vend les mèches en plastique qui sont comme des écailles, et on étale les ballerines des filles sur la chaussée parce que c’est là-bas que la plupart des araignées viendront pour se ravitailler…

 

les livres étalés au sol

Il y a également la culture parallèle puisque nous achetons nos bouquins dans la rue. Crédit photo: Ecclésiaste Deudjui

 

Il y a le divertissement parallèle

Dans la même veine de pauvreté et d’indigence, il y a également le divertissement parallèle au Cameroun. Sans compter que même si tu as ton argent, où est-ce que tu vas aller te divertir puisque nous n’avons même plus vraiment des espaces de détente ici chez nous ?

Donc, on fait comme on peut. On tue le temps en jouant aux cartes, au Ludo, au damier, au Scrabble. On parie sur des chevaux qui courent à Vincennes alors qu’on ne les a jamais vus. On parie aussi déjà beaucoup sur le football. On s’assoit dans les petits bars la plupart du temps, parce que c’est là-bas que tu peux t’assoir sans que personne ne vienne te déranger. Et que tu peux aussi donner ton avis sur la politique et les remaniements-surprises de Paul Biya. On n’a pas assez d’argent pour se payer des vacances hein, alors on se contente de rester à la maison pour regarder notre téléviseur.

Quand il y en a un, évidemment.

 

Il y a le travail parallèle

Le travail parallèle, ce sont tous ces travaux que certains Camerounais effectuent ici dehors, et qui ne sont pas vraiment de l’emploi à vrai dire… Il y a les prostituées, les proxénètes, les braqueurs et les arnaqueurs, etc… Mais il y a également ces gens qui se croient légitimement des travailleurs, mais qui ne sont pas couverts par la sécurité sociale (il y en a une ?). Il y a ces contractuels qui ont des emplois temporaires, donc précaires. Il y a les nombreux comédiens et musiciens qui prestent dans les cabarets, lorsqu’ils ont la chance qu’on les y invite. Il y a tous ces Camerounais qui ont tous les plus grands diplômes du monde, mais qui ne font pas jamais ce pour quoi ils ont été formés. Il y a cette multitude de chômeurs, de gigolos, de bendskineurs et évidemment de call-boxeuses. Il y a ces nombreux débrouillards qui sont devenus des « attaquants » pour se défendre, et il y en a d’autres qui sont devenus des sauveteurs afin d’essayer de se sauver ici au Cameroun…

 

un call-box

Plusieurs Camerounais survivent grâce aux et aux petits commerces. Crédit photo: Florian Ngimbis

 

Bienvenue dans le Cameroun perpendiculaire

Donc après avoir reçu les deux tournevis rouillés à l’intérieur de mes gencives, j’avais constaté que ma mâchoire avait gonflé jusqu’ààààààà… Jusqu’à il a fallu l’intervention d’un vrai dentiste pour que je retrouve la sensibilité de mes mandibules…

 

Bienvenue sur la nourriture parallèle ! Car quand nous on n’a pas d’argent ici chez nous, on mange dans les tourne-dos et on mange aussi le vrac qu’on vend partout-partout là-bas en route.

Bienvenue dans l’économie parallèle ! Qu’est-ce que je raconte ? Ça s’appelle la corruption !

Bienvenue dans l’éducation parallèle ici au Cameroun, puisque certains enfants fréquentent dans des écoles pourries alors que la scolarité est officiellement « gratuite » dans notre législation.

 

Et c’est comme ça que petit-à-petit, il y a une autre société qui s’est formée en parallèle au Cameroun. Il y a donc le logement parallèle. Il y a le transport parallèle. Il y a le sport parallèle. Il y a la sécurité parallèle. Il y a le mariage (collectif) parallèle. Il y a même la mal-gouvernance parallèle, puisque les gens qui nous dirigent ne veulent même pas que les gens qui sont pauvres comme nous réussissent finalement à pouvoir leur ressembler un jour…

 

Ecclésiaste DEUDJUI, je vis dans le Cameroun parallèle

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