Au Cameroun, l’espérance de vie est de 90 minutes

Tant pis pour ceux qui n’aiment pas le football ! Moi j’ai fait un constat qui est clair, c’est que la vie d’un Camerounais ressemble de plus en plus à un match du championnat français. Mais c’est vrai ! Il y a la période d’observation, il y a les interruptions intempestives, il y a les coups de pieds arrêtés, il y a les hors-jeu et tout le tralala. Il y a même les prolongations, quand notre chef de l’Etat tente de s’éterniser au pouvoir…

 

des jeunes sans emplois qui s'adonnent aux jeux-vidéos

 

LA PÉRIODE D’OBSERVATION

Ça c’est quand l’arbitre donne le coup d’envoi, c’est-à-dire à ta naissance. Dans un match du championnat français tu as presque 25 minutes pour étudier le jeu de l’adversaire, mais ici chez nous on te donne jusqu’à 14-15 ans. Le temps d’apprendre comment il faut te bagarrer dans la cour de récréation, comment il faut mémoriser nos proverbes à la con, comment il faut mentir à tes parents et à tes grands-parents, comment il faut escroquer tes camarades de classe, comment il faut insulter la maîtresse d’école.

Cette période-là est très-très importante pour nous autres, parce que si tu la loupes tu vas croire que tous les Camerounais sont honnêtes. Et on va te remplacer avant même la 1ère mi-temps…

 

LES INTERRUPTIONS INTEMPESTIVES

N’est-ce pas je vous ai dit que c’est comme dans le championnat français ? Ennuyeux ? Donc même si le vent fait seulement semblant de te frôler, l’arbitre va sauf que interrompre le jeu. Chez nous ici, on va plutôt siffler la fiesta ! Pour un oui pour un non, on organise de grandes manifestations. Tu te maries, tu célèbres ! Tu divorces, tu célèbres ! J’ai même déjà vu des femmes ici qui ont carrément déterré leur vie de jeune fille…

Sérieusement, les Camerounais font la fête pour n’importe quoi. Et c’est comme ça qu’ils peuvent perdre la possession de balle à tout moment. Tu vois un gars qui était déjà (multi)millionnaire, mais le-voilà qui recommence sa vie à zéro parce qu’il avait tout dépensé dans l’anniversaire de sa cousine…

 

LES COUPS DE PIED ARRÊTÉS

Ceci alors c’est le cœur du jeu. Quand l’équipe du Cameroun exerce un pressing haut (coupures d’électricité, eau non potable, formalités administratives, factures…) sur ta vie, il faut savoir rester calme et résister. Car si tu n’arrives pas à bien gérer les temps forts et (surtout) les temps faibles de ta vie, c’est que tu as déjà perdu le match ! Les coups de pieds arrêtés qu’on subit au Cameroun, il y en a plusieurs :

Les pénaltys : ça c’est quand le gouvernement vient détruire ta maison sans même te dédommager.

Les coups-francs directs et indirects : ça c’est quand tu as des problèmes avec ton bailleur qui veut t’expulser là-là-là, ou quand tu viens de perdre ton 4ème emploi.

Les corners : ça c’est quand tu tombes malade et que tu dois te rendre dans nos hôpitaux mortifères. Hum ! Il y a de simples corners qui finissent par des buts encaissés hein…

Les remises en jeu : ça c’est fréquent, et ce n’est pas vraiment grave. C’est quand les impôts viennent pour sceller ta boutique, ou quand la police t’interpelle en route. Tu relances simplement le jeu en leur donnant une ou deux bières…

 

LES HORS-JEU

Voilà enfin une partie du jeu qui peut te faire apprécier le football. Le hors-jeu, c’est quand tu te crées une occasion inattendue dans la défense imperméable du Cameroun, et que si tu es fort tu réussis même à marquer le but (construire une maison, faire un enfant, épouser une femme, aller à l’étranger). Un pari sportif peut te mettre en situation de hors-jeu. La feymania peut te mettre en situation de hors-jeu. Un vol dans les deniers publics peut te mettre en situation de hors-jeu. Un cambriolage à main armée peut te mettre en situation de hors-jeu. Même la nzatt (le hasard) peut te mettre en position de hors-jeu, parce que je vois des gars ici qui refusent les buts que eux-mêmes ils ont marqués avec les filles…

 

dans nos marchés, ça cafouille de gagne-petits

 

LA VIE D’UN CAMEROUNAIS, C’EST COMME UN MATCH DE FOOTBALL

Donc c’est comme ça ici, les Camerounais vivent pendant 90 minutes. Ceux qui sont malhonnêtes marquent des quintuplés avec leurs immeubles. Ceux qui sont bons parleurs marquent des doublés ou des triplés avec leurs mariages. Ceux qui sont dans le gouvernement marquent plus de 30 buts avec leurs enfants. Et ces enfants marquent plus de 50 buts avec leurs voyages…

 

Dans la vie d’un Camerounais, on déteste le temps additionnel. En général on a déjà soixante ans dans les arrêts de jeu, on n’a pas de pension retraite, et on s’inquiète pour l’avenir de ses enfants.

On repense encore à cette fameuse mi-temps il y a trente ans, quand on pensait encore qu’on allait changer le cours de la rencontre, et obtenir au moins le point du match nul…

Qu’est-ce que nous étions naïfs !

 

En réalité, on a assisté au match de notre vie comme si on était des spectateurs, parce que l’aire de jeu ne nous permettait pas de s’exprimer. Nous étions des attaquants, mais nous passions tout notre temps à nous défendre ! On prenait des cartons jaunes avec le choléra et le paludisme, et on voyait notre entourage prendre le rouge direct, dans des accidents vasculaires de la circulation…

On multipliait les contestations arbitrales, on revendiquait nos droits civiques (bourses, salaires, etc), on contredisait les résultats électoraux. Avant de comprendre que l’arbitre de la partie ce n’était pas la Justice, c’était plutôt l’Injustice ! Et que ses deux assistants c’étaient la Corruption généralisée et l’Impunité la plus totale…

 

Au Cameroun, l’espérance de vie n’est que de 90 minutes. Mais bizarrement, personne ne souhaite que ça s’allonge.

 

Ecclésiaste DEUDJUI

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